Le beurre de karité : l’or des femmes d’Afrique, devenu star de nos savons
Il y a des ingrédients qui arrivent dans l’industrie avec beaucoup de bruit et de marketing. Le beurre de karité, lui, y est entré presque en silence, après avoir fait son travail pendant des siècles, loin de nos laboratoires. Et aujourd’hui, il fait partie de mes ingrédients de base. Voici pourquoi.
L’arbre à beurre
Le karité vient du karitier (Vitellaria paradoxa), un arbre qui pousse dans la savane d’Afrique de l’Ouest, du Sénégal jusqu’à l’Ouganda. On l’appelle parfois « l’arbre de vie », et ce n’est pas exagéré : il est robuste, il résiste au feu et à la sécheresse, et il met une quinzaine d’années, voire beaucoup plus, avant de donner ses premiers fruits. On ne le plante donc pas pour la rentabilité rapide, on le protège de génération en génération.
Son fruit renferme une amande, dont on extrait le beurre. Ce travail est, encore aujourd’hui, l’affaire des femmes : elles ramassent les fruits, les sèchent, concassent, grillent, broient et malaxent les amandes jusqu’à obtenir ce beurre à la texture ferme et crémeuse. C’est ce qui lui a valu le surnom d’« or des femmes », car ce commerce local représente pour beaucoup d’entre elles une source de revenus essentielle.
Une histoire longue comme le désert
Des vestiges archéologiques trouvés au Burkina Faso indiquent que l’on exploite le karité depuis près de deux mille ans. On l’utilisait pour cuisiner, pour protéger la peau du soleil et du vent, pour soigner les gerçures, pour masser les nouveau-nés. La légende ajoute que Cléopâtre en aurait fait transporter dans de grandes jarres. Je ne peux pas vous garantir l’exactitude historique de cette histoire, mais elle est trop belle pour que je ne la raconte pas.
En 1796, l’explorateur écossais Mungo Park décrit dans le récit de son voyage en Afrique de l’Ouest cet « arbre à beurre » dont on tire une matière grasse, qu’il trouve plus blanche, plus ferme et d’un goût plus agréable que le beurre de lait. Pour l’Europe, c’est une révélation, sur papier.
Comment il est entré dans nos industries
L’entrée du karité dans l’industrie occidentale s’est faite en plusieurs temps. Au XXe siècle, l’industrie alimentaire européenne s’y intéresse d’abord comme matière grasse végétale, notamment en chocolaterie, où ses propriétés de fusion s’apparentent à celles du beurre de cacao. Ce n’est qu’ensuite que la cosmétique s’en empare, surtout à partir des années 1980 et 1990, quand la « cosmétique naturelle » commence à chercher des ingrédients efficaces, traçables et racontés avec des histoires vraies.
Aujourd’hui, on en trouve partout : crèmes, baumes, après-shampoings, rouges à lèvres et, bien sûr, savons. Ce succès a une conséquence importante : d’un produit de village, le karité est devenu une matière première internationale. D’où l’importance de choisir des fournisseurs qui rendent des comptes sur la provenance et sur la rémunération des productrices, ce que je considère comme un devoir pour toute personne qui l’utilise dans ses produits.
Pourquoi les savonniers l’adorent
Le beurre de karité a une particularité chimique qui fait sa richesse. Il contient surtout des acides gras (stéarique et oléique, en gros) qui lui donnent sa texture ferme mais fondante. Il contient aussi une fraction dite insaponifiable, plus importante que dans la plupart des huiles végétales, qui regroupe des composants comme des tocophérols (des antioxydants liés à la vitamine E) et des triterpènes. Ces composants ne se transforment pas en savon lors de la saponification : ils restent dans le pain de savon, et c’est en partie ce qui rend un savon au karité si confortable.
Concrètement, dans un savon, le karité apporte :
- de la douceur et un côté nourrissant, qui limite la sensation de peau qui tire ;
- de la fermeté, donc un pain plus solide, qui dure plus longtemps ;
- une mousse crémeuse et stable ;
- un toucher velouté après la douche.
Dans ma formule de base, il représente 20 % des huiles, aux côtés de l’huile d’olive, de coco et de ricin. Je fais aussi un léger surgraissage, c’est-à-dire que je laisse volontairement un peu de corps gras non transformé dans le savon (7 %, dans mon cas), pour que la peau en profite. Le karité est pour moi l’un de ces ingrédients qu’on ne remarque pas quand il est bien utilisé, mais qu’on remarque tout de suite quand il manque.
Un ingrédient, une responsabilité
Quand je pense au karité, je pense à tout ce qu’il transporte : un arbre, un savoir-faire transmis, des gestes de femmes, une économie locale. On pourrait le voir comme une simple ligne dans une liste d’ingrédients. Je préfère le voir comme un rappel : chaque ingrédient a une histoire, et c’est aussi ça que je veux offrir dans un savon.
Retrouver son havre, un instant à la fois.
