D’où vient le savon ? Petite histoire d’une invention qui sent bon !

Si vous pensez que le savon est une invention moderne, j’ai une nouvelle à vous annoncer : il a probablement plus de quatre mille ans. Il a donc vu passer les pharaons, les Romains et vos grands-parents. Et il est resté fidèle à lui-même : de la graisse, un peu de chimie, et beaucoup de patience.

Une découverte née d’un feu de camp

Les plus anciennes traces d’une matière ressemblant à du savon remontent à la Babylonie, vers 2800 av. J.-C. Des cylindres d’argile de cette époque portent des inscriptions qui décrivent l’ébullition de graisses avec des cendres. Ce n’était pas encore un savon de salle de bain : on s’en servait surtout pour nettoyer la laine et les textiles. Mais l’idée était là : on pouvait laver avec autre chose que de l’eau.

Le principe est celui que j’utilise encore dans mon atelier. Quand une graisse rencontre une substance alcaline (à l’époque, la lessive de cendres de bois), une réaction chimique se produit : la saponification. Elle transforme la graisse en savon et en glycérine. Personne ne l’avait planifiée. On imagine que quelqu’un a laissé de la graisse et de la cendre se côtoyer près d’un feu, et qu’un beau jour, ça s’est mis à mousser. La science a rarement commencé autrement.

L’Égypte, la Grèce et Rome

Le papyrus Ebers, un texte médical égyptien d’environ 1550 av. J.-C., mentionne un mélange d’huiles animales et végétales avec des sels alcalins, utilisé pour le lavage et pour soigner la peau. Les Égyptiens avaient déjà compris que la propreté pouvait être un soin.

Les Grecs préféraient s’huiler le corps puis se gratter avec un strigile, une sorte de racloir. C’est efficace, mais je vous laisse juger du charme de la méthode. Chez les Romains, le bain public prend une importance énorme. Le mot « savon » vient d’ailleurs du latin sapo, mentionné par Pline l’Ancien comme une pommade pour les cheveux. La légende du mont Sapo, où le savon serait né du ruissellement de graisses de sacrifices, est jolie, mais elle relève sans doute davantage de la mythologie que de l’histoire. C’est le médecin Galien, au IIe siècle, qui recommande le savon pour se laver.

Alep, Marseille, Castille : les grandes familles

Au Moyen Âge, le savon devient un savoir-faire de métier. À Alep, en Syrie, on fabrique depuis des siècles un savon à l’huile d’olive et à l’huile de laurier, encore produit aujourd’hui. À Marseille, les savonniers se structurent dès le Moyen Âge, et en 1688 un édit de Colbert fixe la teneur minimale en huile d’olive à 72 %, l’une des premières normes de qualité du savon. En Espagne, le savon de Castille, lui aussi à l’huile d’olive, devient une référence.

Ce qui m’intéresse dans ces histoires, c’est le point commun : une huile locale, un geste précis, un temps de repos. Le savon n’a jamais été un produit pressé.

Le savon du pays, chez nous

Au Québec, on connaît le « savon du pays ». Nos ancêtres le faisaient une ou deux fois par année, en faisant bouillir de la graisse de cuisine avec une lessive tirée des cendres de bois franc. C’était une corvée, mais aussi un rendez-vous familial. Rien ne se perdait : la graisse de la cuisine et la cendre du poêle devenaient le savon de la maison.

Quand je pense à ces gestes, je me dis que mon métier ne date pas d’hier. Je le pratique simplement avec un peu plus de précision, des huiles de meilleure qualité et, je l’avoue, des parfums bien plus agréables que celui de la graisse de cuisine.

L’industrie s’en mêle

Au XIXe siècle, tout s’accélère. Le procédé Leblanc (1791) permet de produire la soude à grande échelle, et le chimiste Michel-Eugène Chevreul comprend ce qui se passe réellement dans la saponification : il identifie les acides gras et la glycérine. Le savon devient peu coûteux, puis omniprésent, puis, avec l’industrialisation, de plus en plus… standardisé. Le geste artisanal s’efface derrière des chaînes de production.

C’est là que l’histoire prend un virage qui me touche directement : aujourd’hui, une bonne partie de ce qu’on vend en épicerie sous l’appellation « savon » n’est plus, à proprement parler, du savon. J’y reviendrai dans un autre article.

Pourquoi ça m’importe

Quand je coule un savon dans mon atelier à Saint-Raymond, je fais la même chose que le Babylonien de 2800 av. J.-C. : je marie un corps gras et une base, j’attends que la transformation se fasse, puis je laisse mûrir. Ce que j’ajoute, c’est le soin des détails : des huiles choisies pour leur douceur, des argiles, des fragrances qui évoquent un moment précis.

Le savon est peut-être la plus vieille façon de prendre soin de soi. Ce n’est pas un hasard s’il a traversé quatre millénaires : il fait quelque chose de simple, et il le fait bien.

Retrouver son havre, un instant à la fois.

Similar Posts